Fred UHLMAN - L’ami retrouvé
Pendant vingt ans, il a refusé de parler allemand, sa langue maternelle, et menti sur ses origines. Les horreurs perpétrées par les nazis lui faisaient trop mal pour qu’il puisse les assumer et pardonner. « Mes parents, ma sœur Erna et son bébé sont morts dans les camps de concentration. »
Fred Uhlman, né à Stuttgart le 19 janvier 1901, avocat et membre du SPD (parti social-démocrate allemand), quittera sa terre natale dès 1933 afin de se soustraire à la montée du nazisme et trouvera refuge dans le Paris des artistes. « Je n’avais pas cru que des millions d’Allemands, qui citaient Gœthe et Schiller et dépeignaient si fièrement leur pays comme un pays de poètes et de penseurs, pourraient se laisser séduire par un tel méli-mélo d’absurdités, la « diarrhée d’idées confuses » d’un Hitler. »
Tout en exerçant divers métiers jusqu’à vendre des poissons exotiques, il commence à peindre. En 1936, il rejoint l’Espagne et la Costa Brava, fait la connaissance en pleine guerre civile de celle qui deviendra son épouse, Diana, fille d’un parlementaire anglais, et s’installe finalement en Grande-Bretagne – « la nation la plus civilisée du monde » – deux ans plus tard. Il fonde à Londres le Comité des artistes réfugiés où se coudoient et fraternisent antinazis et antifascistes. « A trente-trois ans, je me sentais Allemand avant d’être juif. Maintenant, je me sens européen », répétait-il comme pour s’en persuader.
En 1940, alors que sa femme est sur le point d’accoucher de leur premier enfant, le gouvernement anglais le déchoit de sa nationalité britannique et l’interne à Douglas, sur l’île de Man, au titre de « suspect subversif de nationalité allemande ». Autrement dit le voilà considéré comme un espion. Au camp d’Hutchinson, il s’adonne pleinement à la peinture naïve.
Il publiera, en 1946, un album de vingt-quatre croquis noir et blanc intitulé « Captivité » qui détaille sa période d’internement. Entouré d’Allemands, d’Italiens et d’Espagnols, de professeurs, d’artistes et d’hommes politiques, il participe à la vie intellectuelle du camp et anime de nombreuses conférences sans garder de cette période le moindre ressentiment à l’égard de ses geôliers. Ce centre de détention sera utilisé plus tard par le gouvernement britannique pour isoler plusieurs membres éminents de l’IRA. Fred Uhlman s’est éteint le 11 avril 1985, à Londres.
Passé à la postérité pour ses œuvres picturales, ce distingué latiniste s’est mis à écrire à l’âge de cinquante ans et tarda à être publié. Il fait beau à Paris aujourd’hui, livre de souvenirs, date de 1960. Quant à La lettre de Conrad, considéré comme la suite ou plutôt la genèse de L’ami retrouvé, Fred Uhlman n’autorise sa publication qu’en septembre 1985, après sa mort.
Au sujet de L’ami retrouvé, publié en 1971 après de nombreux refus et traduit en français sept ans plus tard, Bernard Pivot déclare sur le plateau d’Apostrophes en mars 1985 : « C’est un bijou, un petit chef-d’œuvre. Tous ceux qui l’ont lu le garderont en mémoire jusqu’à leur mort. » Une adaptation cinématographique est sortie sur les écrans en 1988 signée Jerry Schatzberg, à qui l’on doit L’Épouvantail, Palme d’or 1973 du Festival de Cannes.
On peut ici parler d’une véritable miniature. Pour un artiste-peintre de réputation choisissant la prose pour se livrer, rien que de très naturel. L’ouvrage est fin, son écriture raffinée. Toute l’épaisseur réside dans la maîtrise du format, l’art de s’exprimer dans un cadre volontairement restreint. La trame peut largement tenir en une phrase : histoire d’amitié entre le fils d’un médecin juif et un jeune aristocrate de la plus haute lignée pendant la montée du national-socialisme en Allemagne, à Stuttgart plus précisément, dans les années trente.
Ouvrage de petite dimension, on l’a dit – à peine cent pages – mais récit d’une intensité rare. Écrit sans emphase. Arthur Kœstler, fameux romancier hongrois, note dans sa courte introduction : « C’est comme si Mozart avait réécrit Le Crépuscule des dieux. » L’histoire de deux adolescents que tout sépare, lien subtil, lumineux et ténu, tissé avec délicatesse comme il sied quand il s’agit de suggérer. Fluidité du style, prose limpide, presque détachée. On y lit Hölderlin, Schiller, Hegel, Schelling et Hesse entre étudiants. On assiste à une représentation de Fidelio exécutée par Wilhelm Furtwängler à l’Opéra de Stuttgart. On parle d’Adolf Hitler et de Benito Mussolini aussi. Mais sans prêter vraiment attention à leurs sombres desseins.
Les sentiments sont d’or, la parole d’argent. Puis, à mesure que l’Histoire brise l’harmonie, à mesure que les chemises noires et brunes hantent les rues de la ville, sourd l’ignominie. Des lignes, parfaitement ciselées à la façon des enlumineurs, montent l’incompréhension, la honte. Le rejet. S’ouvrant dans une gamme mineure sur un thème si peu original en littérature, l’amitié, le texte monte crescendo à mesure qu’il suit l’ascension du nazisme, soit l’horreur exponentielle. Mais toujours la mélodie de phrases pleines de grâce. Jusqu’à la chute. Qui tient elle aussi en une phrase. En un mot.
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